J’ai horreur d’aller au garage. J’ai toujours l’impression que le concessionnaire essaie de faire le maximum d’argent avec moi pour l’entretien de ma voiture de location. Les mécaniciens peuvent inventer n’importe quel problème parce que je n’ai aucune compétence en la matière. Mon frère doit me répéter chaque année que mes pneus ne sont pas montés sur des jantes.

Cette fois-ci, je devais attendre trois heures pour faire poser mes pneus d’été et obtenir l’évaluation « fortement recommandée » de mes freins et de la climatisation après avoir roulé 25 000 km en deux ans.

Je suis arrivée là-bas avec une attitude renfrognée, mon laptop sous le bras. Je décide de m’installer dans le coin de la pièce pour avoir une meilleure vue d’ensemble. J’adore observer les gens et imaginer leur quotidien. Au bout de la petite table, il y a un vieux monsieur au regard espiègle, la peau ridée et les mains bleutées.

J’apprends que Pierre Clément est un mécanicien retraité de 87 ans. Le grand-père allumé me donne gentiment quelques trucs pour tenir tête aux garagistes.  Canadien d’adoption, il me raconte qu’il est débarqué au pays par un pur hasard. Je plonge avec enthousiasme dans son histoire fascinante.

Retour vers le passé

En 1967, il y avait une soirée d’information à Clermont Ferland, en Auvergne, pour les Français qui souhaitaient immigrer au Canada. Intriguée, sa femme décide d’y aller en tirant son homme par le bras.

 « La file était très longue », me dit-il pour souligner que beaucoup de ses compatriotes souhaitaient faire une demande d’immigration. Lui, il n’avait jamais envisagé de traverser l’Atlantique.

À leur tour, l’agente demande à Pierre son métier. Elle s’éclipse soudainement pour revenir avec les papiers. Il avait tiré le bon numéro; les mécaniciens étaient en demande au pays de la feuille d’érable. Direction Trois-Rivières pour travailler chez un concessionnaire de voitures Renault.

Sans crier gare, le Français s’envole vers la belle province avec sa femme et leurs trois enfants. La famille débarque avec leurs petites valises  en plein cœur de l’Expo 67, un détour obligé avant d’embarquer dans le train pour rejoindre leur nouvelle ville d’adoption, à l’embouchure de la rivière Saint-Maurice.

Saisir sa chance

À leur arrivée, ils cassent la croûte dans un restaurant qui sert les plats typiquement québécois. « Une belle initiation à la culture d’ici », dit-il. En entendant leur accent, la serveuse volubile au cœur d’or leur indique que le logement au-dessus est libre. À cette étape de son récit, j’imagine une scène des Belles-Sœurs de Michel Tremblay. Le clan Clément a ainsi trouvé un toit pour leur première nuit en terre inconnue.

Un bon matin, le patron de Pierre lui demande de l’accompagner avec un de ses collègues costaud pour aller faire des courses. Sans poser de questions, il monte dans le pickup jusqu’à un magasin d’électroménagers. Celui qui dirige le concessionnaire Renault achète une cuisinière, un réfrigérateur, une laveuse et une sécheuse. Il en fait cadeau à la famille Clément. Pas question que son employé le rembourse.  Le Canadien a eu raison de suivre l’étoile du Nord.

La chance m’a souri plus souvent qu’à mon tour, me lance dit-il. Mais il faut savoir saisir les opportunités quand elles se présentent ».

J’ai devant moi une personne âgée en santé et visiblement comblée. J’espère lui ressembler à la fin de ma vie. Je veux être une vieille femme heureuse et en forme à l’image de celui qui conduit toujours sa voiture ayant un esprit vif et une bonne humeur contagieuse.

Je lui demande quel est son secret pour être heureux. « Trois choses me répond-il avec l’œil pétillant. Bien boire, bien manger et bien baiser! » Il ne faut surtout pas minimiser les bienfaits d’un bon orgasme pour se sentir vivant! L’habile séducteur a ainsi réussi à chasser ma mauvaise humeur en un claquement de doigts!

* À noter que le nom de Pierre a été changé pour préserver son anonymat.

Auteure

J'adore raconter des histoires! Souvent comme journaliste, ici comme chroniqueuse.

Écrire un commentaire