La mer, le sport, le yoga et les rencontres fortuites sont les meilleurs antidépresseurs pour absorber le choc d’une perte d’emploi et affronter l’inconnu. « This is the beginning of anything you want ». Il s’agit de la phrase inscrite sur mon carnet de voyage. Maintenant reste à savoir comment j’envisage l’avenir du haut de mes 33 ans.

Après avoir marché 5 km sur la plage, je me suis arrêtée dans une petite crique pour méditer assise sur un arbre mort rejeté par l’océan. J’ai constaté que j’étais heureuse malgré la peur du vide. Il y avait longtemps que je n’avais pas ressenti ce grand bonheur. J’avais le sentiment d’être exactement à la bonne place au bon moment.

À mon retour, j’ai vu au loin Christian, un seau à la main, entouré de ses deux chiens. Cet expatrié d’une quarantaine d’années, né près de la mer Méditerranée, est le propriétaire de l’auberge où je séjournais. Il m’a invitée à me joindre à lui pour pêcher.

Dès le départ, le contact a été facile. C’est un homme viril et charismatique, dont la peau ravagée par l’acné est cachée sous une courte barbe, parsemée de poils gris. J’ai senti qu’il était triste, habité par une grande solitude.

J’ai lancé ma canne à pêche à la mer en essayant de suivre le rythme des vagues pour éviter que ma ligne ne se prenne dans les coraux. J’avais de l’eau jusqu’à la taille, mon paréo était complètement imbibé. J’observais Christian qui attrapait des petits poissons dans son filet pour servir d’appâts. Après m’avoir apprivoisée de loin, il s’est approché de moi.

La pêche est devenue secondaire. Nous philosophions sur la vie. De fil en aiguille, il m’a expliqué pourquoi il n’enseigne plus le surf à ses clients de l’hôtel. Il n’a pas remis les pieds sur une planche depuis que ses frères d’armes sont morts subitement.

L’esprit des surfeurs

À l’époque, le trio débarquait à l’aéroport avec leur planche de surf sous le bras en choisissant au hasard une destination.

« Ça fait partie de l’esprit des surfeurs de partir à l’aventure et trouver la vague en terre hostile », me racontait-il avec une pointe de fierté dans la voix. Il a fait les quatre cents coups avec ses deux amis, issus de la même famille, en voyageant partout sur la planète.

L’an passé, l’aîné s’occupait de la sécurité dans un avion lorsqu’il s’est effondré au milieu de l’allée. Mort cérébrale en une fraction de seconde. Le cadet a suivi six mois plus tard. Arrêt cardiaque. Terminé. Tout le monde descend.

Christian est retourné en France la première fois pour pleurer son ami, mais il n’avait plus la force de s’agenouiller une seconde fois devant la pierre tombale où reposent désormais ses deux grands partenaires de vie. En deuil, il est incapable de retrouver le plaisir de surfer sans trahir leur amitié.

Durant ce voyage au Costa Rica, j’ai rencontré un Québécois qui a vu son père mourir sur le fil d’arrivée au marathon de Montréal au début des années 2000. En quelques secondes, tout a basculé.

Ces fantômes me font réfléchir sur le sens de la vie et de mes priorités. Il n’y a pas si longtemps, j’agonisais devant mon écran de télé, toute seule, en mangeant des céréales trop lasse pour me cuisiner un repas après une longue journée de travail. L’abolition de mon poste a finalement été une délivrance. J’avais besoin de ce temps d’arrêt. J’ai aujourd’hui l’opportunité et le devoir de retrouver un équilibre personnel.

* À noter que le nom de Christian a été changé pour préserver son anonymat.

Auteure

J'adore raconter des histoires! Souvent comme journaliste, ici comme chroniqueuse.

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