Passionné par son travail, Stéphane partage ses connaissances en psychologie depuis plus de 11 ans avec les étudiants du cégep. Allumé et éloquent, le quadragénaire grisonnant est à l’écoute de ses élèves et généreux de son temps.
Le professeur les encourage à trouver leur voix dans cette période trouble du début de la vie adulte. « Plusieurs élèves bifurqueront en cours de route. Ils ne savent pas encore quel métier ils veulent exercer, ils vivent de grands questionnements », m’explique-t-il en parlant d’eux avec beaucoup de tendresse malgré les graves allégations qui ont pesées contre lui.
Descente aux enfers
Du jour au lendemain, l’enseignant est devenu « persona non grata ». Il a été suspendu sans salaire pour « avoir abusé de son autorité » dans le but de séduire une jeune femme, son ancienne étudiante. Il n’a pas eu droit au chômage pour subvenir à ses besoins. Un rideau noir s’est abattu violemment sur lui.
L’événement remonte à plusieurs années alors que le professeur est devenu ami avec la plaignante sur Facebook à la fin des classes. Pendant l’été, ils ont eu plusieurs discussions sur le populaire réseau social jusqu’à ce qu’ils décident de se rejoindre pour un verre dans un bar.
« J’ai senti que je lui plaisais, ça m’a fait du bien », avoue celui qui sortait d’une rupture amoureuse douloureuse. Qu’importe l’âge ou le statut social, ils ont eu une relation sexuelle chez lui. Sans l’ombre d’un reproche, ils ont continué à se parler et à se revoir amicalement jusqu’à ce qu’elle dépose une plainte contre lui.
Il a repassé en boucle le film de la soirée étant persuadé d’avoir eu le consentement sexuel de la jeune femme.
J’avais l’impression que tout m’échappait. Deux réalités qui s’entrechoquaient; mon interprétation de cette nuit avec elle et les accusations portées contre moi, me dit-il. Je voulais mourir ».
Selon Stéphane, il a été pris au cœur d’un combat idéologique féministe qui dénonçait les dérives graves des comportements des « professeurs-prédateurs ». En revanche, il ne s’est jamais considéré comme l’un d’entre eux.
Culture du viol
Dans la foulée du printemps érable et des cas médiatisés de Bill Cosby, Jian Ghomeshi et Marcel Aubut, plusieurs groupes de femmes se sont mobilisés pour militer contre la « culture du viol ». Selon le Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), 90 % des agressions sexuelles ne seraient jamais dénoncées à la police. Pour les militantes, le fardeau de la preuve revient trop souvent à la victime dont la crédibilité est abondamment remise en question.
Ayant perdu confiance dans le système de justice et les institutions, des collectifs féministes radicaux, dont Alerta Feminista et Les Hystériques, ont alors dénoncé publiquement et de façon anonyme des cas de harcèlements et d’agressions sexuelles commises par des militants du milieu étudiant et des professeurs de l’Université du Québec à Montréal. Cette logique de tribunaux populaires a rapidement fait boule de neige sur les réseaux sociaux sous le mot-clé #AgressionsNonDénoncées.
Dans cette vague de dénonciation, Stéphane – réputé pour être proche de ses étudiants – a été dans la ligne de mire de son cégep qui était sur un pied d’alerte pour défendre sa réputation. Son employeur a immédiatement sévi lorsque l’étudiante a porté plainte contre lui.
Pouvoir d’autorité
À la prestigieuse Université Harvard, un règlement interdit depuis février 2015 les relations amoureuses ou sexuelles entre les professeurs et leurs élèves. Au Québec, aucune politique institutionnelle ne le proscrit. Entre des adultes, le rapport de séduction et d’autorité demeure tabou.
Pour mettre fin à son cauchemar, l’enseignant aux idées suicidaires a opté pour la médiation.
J’ai reconnu avoir fait preuve de négligence en me mettant dans cette position délicate avec mon ex-étudiante, raconte naïvement Stéphane. En revanche, je ne serai jamais dédommagé pour tous les impacts négatifs de cette tempête sur ma santé mentale. C’est cher payé pour avoir eu une relation sexuelle ».
Tracer la ligne
Un code de déontologie plus explicite et des campagnes d’information sur la notion du désir sont susceptibles de dissiper certaines zones grises qui persistent dans la relation parfois plus intime entre le maître et son élève.
Le consentement peut être vicié par le lien d’autorité qui unit les deux adultes majeurs et vaccinés.
Pour plusieurs raisons, bonnes ou mauvaises, l’étudiant(e) est capable de désenchanter en croyant avoir été manipulé par celui qui autrefois l’a supervisé, corrigé et noté.
De meilleures balises seraient susceptibles de prévenir des situations d’abus et de mieux protéger les protagonistes. Il est essentiel de statuer sur cette question controversée qui peut porter préjudices aux deux parties. Stéphane l’a appris à ses dépens.
À noter que j’ai eu accès aux lettres du cégep, à des échanges de courriels, au témoignage de Stéphane et celui de sa nouvelle conjointe pour écrire ces lignes. Mais je n’ai jamais rencontré l’étudiante en question pour mieux comprendre les motifs de sa dénonciation. Loin de moi l’idée de minimiser ce qu’elle a ressenti dans cette relation de pouvoir.
Étant particulièrement sensible et solidaire avec les victimes d’agressions sexuelles, j’ai donc eu de la difficulté à prendre position sur ce drame. À l’université, j’ai connu des étudiantes qui ont couchées avec leur professeur sans nécessairement se sentir lésées. Elles étaient notamment attirées par des intellectuels en position d’autorité. Difficile de tracer la ligne sans être trop paternaliste ou alarmiste. Dans ce cas-ci, j’ai vu un homme détruit par ces allégations d’abus.
* À noter que le nom de Stéphane et certains éléments ont été changés pour préserver son anonymat et celui de l’étudiante.
