Mon grand frère, Olivier, était un vrai petit monstre à lunettes qui se cachait sous mon lit la nuit pour me faire peur. Un mauvais coup n’attendait pas l’autre.  Il adorait me faire perdre patience. Très curieux et en quête de sensations fortes, il était incapable de rester une seconde en place.

Mes parents, issus de la classe moyenne, se faisaient souvent juger malgré tous leurs efforts déployés pour l’aider à gérer son énergie.

Votre enfant est mal élevé », pensaient les témoins de ses nombreuses frasques.

Il a fait partie de la première génération des enfants diagnostiqués avec un trouble déficitaire d’attention avec hyperactivité (TDAH) au début des années 80.

Olivier était le cauchemar de ses professeurs malgré la prise de Ritalin qui lui coupait l’appétit. Ça brisait le cœur de ma mère qui le forçait à boire un verre de lait le midi en dépit de le voir avaler une bouchée.

Mon frère, grand, maigre et blême ne pensait qu’à s’amuser. Malgré son intelligence vive, il a redoublé sa quatrième année du primaire. Il venait de mettre le pied dans la voie d’accotement du système scolaire.

Marginalisé

À l’adolescence, c’était l’enfer. À maintes reprises, Olivier a été jeté à la porte de plusieurs écoles secondaires. Il était dans des classes spéciales, composées d’étudiants avec des troubles de comportement. Un fourre-tout des abandonnés de la société ; pauvreté, toxicomanie, handicap physique, maladie mentale, etc.

Incapable de suivre les règles, il côtoyait les délinquants sans avoir la tête de l’emploi.

 J’ai toujours eu l’air 10 ans plus jeune. On riait de moi. Je parlais trop bien. J’étais rejet », m’avait-il confié récemment. C’était la première fois qu’on abordait le sujet ensemble, 20 ans plus tard.

Pendant longtemps, Olivier et moi, on ne se comprenait pas. On ne parlait pas le même langage. Adolescents, on se battait très souvent à la maison en se criant à tue-tête au grand dam de mes parents et des voisins alertés par nos voix stridentes. Tous deux impulsifs, on était parfois violents verbalement et physiquement.

Mécanisme de défense

À l’époque, Olivier déversait sa colère sur moi parce qu’il était victime d’intimidation. J’étais la petite fille parfaite qui réussissait tout ce qu’elle entreprenait, il avait des raisons de me haïr. J’ai vite appris à me défendre et à donner des coups. Il a forgé ma force de caractère.

Ce n’est pas parce que tu es mon frère que je suis obligée de t’aimer », lui ai-je dit un jour.

Quelque chose venait de se briser, il n’avait plus de pouvoir sur moi parce que je m’étais détachée. Je ne voulais plus rien savoir de celui qui me mentait, me volait et me malmenait. Pour moi, il était paresseux et manipulateur, c’était certainement des mécanismes de survie pour lui.

Sur la table de la cuisine, j’ai fait mes travaux universitaires avec les bombardements des jeux de guerre de mon frère en bande sonore. Les jeux vidéo et la télévision ont été ses meilleurs amis pour fuir sa propre réalité. Pendant que je trimais dur pour me faire une place sur le marché du travail, il a pris 10 ans pour finir son secondaire. « Le système scolaire n’était pas fait pour un gars comme moi », me dit-il.

 De retour au cégep

Après un passage difficile chez Bombardier comme opérateur où Olivier s’est blessé en raison des mouvements répétitifs, il est de retour sur les bancs d’école à 37 ans.

Il a pris soin d’acheter un bureau antique de professeur et une lampe classique de bibliothèque américaine verte en laiton pour aménager son espace d’études. C’est important pour sa concentration.

Aujourd’hui, il a la maturité pour comprendre son TDAH et prendre les moyens de réussir sa technique en gestion de trois ans au cégep. Il m’a notamment demandé de l’aider avec ses cours de littérature et de philosophie. Jamais je n’aurais imaginé lire du Jean-Jacques Rousseau et du Balzac avec lui.

Je suis fière de mon frère qui paraît toujours 25 ans avec son visage d’ange cornu.  Je suis contente qu’il prenne sa vie en main, peu importe le chemin cahoteux pour y parvenir. Sur la ligne de départ, on ne naît pas tous avec les mêmes talents et les mêmes outils pour faire face à l’adversité.  Il faut parfois se le rappeler pour rester ouvert à la différence.

Auteure

J'adore raconter des histoires! Souvent comme journaliste, ici comme chroniqueuse.

2 Comments

  1. louise malo Reply

    J’ai v u ton père et ta mère, hier soir au 50ième de Lise et Gérald,
    J’ai lu une seule de tes chroniques et je suis emballée par ton talent,
    Je vais continuer de te lire, j’ aime beaucoup ce que tu écris,
    Continues Geneviève, c’est trop beau,
    Ta grande cousine Louise

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