Quand j’étais petite, mon meilleur ami se déguisait en fille. Nous aimions jouer aux princesses et préparer des spectacles dans lesquels Maxime interprétait toujours une femme en choisissant des robes dans son immense coffre à costumes.

Habillés de façon extravagante et juchés sur des talons hauts,  nous faisions du lip-sync sur la voix de Nathalie Simard diffusée sur le vieux 33 tours du sous-sol. Nous interprétions aussi le hit de 1989 : « Mon mec à moi » de Patricia Kaas.   Jean  – son père à la voix de ténor et assis bien droit au premier rang – applaudissait chaleureusement son fils qu’il surnommait « mon homme ».

Les voix du seigneur

À leur chalet des Cantons de l’Est,  le père de Maxime s’agenouillait tous les soirs devant notre lit pour nous réciter des prières avec son chapelet. À l’époque,  Je Vous Salue Marie était bien gravé dans ma mémoire. Et je m’endormais sur les dernières paroles du Notre Père.

Le dimanche matin, Maxime et moi étions obligés de l’accompagner à l’église. Je me perdais dans mon monde imaginaire en observant les rayons de soleil qui traversaient les magnifiques vitraux. Inconfortable sur le banc de bois, j’attendais sagement que le sermon passe en échangeant des regards complices avec Maxime.

Le prêtre nous faisait parfois pouffer de rire avec son ton alarmiste de fin du monde qui résonnait en écho dans la petite chapelle blanche. Absorbé par sa ferveur religieuse, Jean nous jetait des regards réprobateurs seulement quand nous outrepassions la limite de décibels permise.

Avec le recul, je réalise que les parents de Maxime étaient bien ouverts d’esprit pour acheter des Barbies et des Pouliches à leur garçon au milieu des années 80 au lieu de réprimer sa vraie nature.

Silencieusement, Jean acceptait la différence de son fils en s’exposant au jugement des autres. Ses croyances religieuses auraient pu miner sa relation avec lui. Au contraire, il priait avec amour pour le protéger dans l’insouciance de son enfance où Maxime était une princesse dans un château fort croulant sous les jouets de petites filles. Il a finalement fait son coming out à l’âge de 20 ans alors que sa famille avait toujours évité le sujet de son identité sexuelle.

À l’abri des regards

J’ai revu cet été Maxime qui m’attendait appuyé contre le mur extérieur du bar. Très grand, la tête baissée et le corps un peu courbé, j’ai rapidement senti qu’il était une personne introvertie et solitaire.

J’avais l’impression qu’il frôlait les murs pour ne pas se faire remarquer en allant aux toilettes. J’imagine qu’il a pu faire l’objet de nombreuses railleries en raison de ses manières plus féminines. Je me souviens que mon frère – la petite peste – l’appelait Fraisinette parce qu’il gambadait sur le chemin de l’école en portant une tuque arborant des fraises.

C’était la première fois que nous parlions de son homosexualité. Nous avons eu beaucoup de plaisir à partager nos préférences masculines. Il m’a aussi confié avoir été amoureux de femmes qu’il idéalisait à l’image des icônes comme Dalida.

J’étais contente de revoir mon ami d’enfance qui consacre aujourd’hui la plupart de son temps libre à visionner des films. Maxime semble préférer le confort de son appartement à la compagnie d’autrui. Il n’a toujours pas de cellulaire.

D’hier à aujourd’hui

À 6 ans, je ne voyais aucun problème à ce que Maxime s’habille en fille lorsque nous courrions autour de la maison sous le regard de nos voisins. Il a été un très bon compagnon de jeu où nous laissions libre cours à notre créativité jusqu’à ce que nos chemins se séparent au secondaire.

Aujourd’hui, j’ai envie de comprendre comment un parent apprivoise l’identité ambivalente de son enfant. J’ai donc été à la rencontre de Chantal pour échanger sur son fils qui subira bientôt son opération pour devenir une femme. Lorsqu’elle a ouvert la porte de son appartement, j’ai cependant été happée par une autre histoire que je vous raconterai jeudi prochain…

  * À noter que les noms et certains éléments ont été changés pour préserver l’anonymat de la famille.

 

Auteure

J'adore raconter des histoires! Souvent comme journaliste, ici comme chroniqueuse.

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