« Le chum de ma mère a abusé de moi et a menacé de me tuer quand j’avais 13 ans. Ma mère ne m’a pas crue. Elle me traitait de chienne et de salope. Elle disait que je voulais briser sa famille », me raconte Chantal en fumant une cigarette à la table de sa cuisine.

J’ai l’impression d’être au pénitencier de Sainte-Anne-des-Plaines où j’interviewais en 2007 des détenus qui purgeaient des sentences vie dans le cadre du documentaire Un trou dans le temps, réalisé par Catherine Proulx.

Encore une fois, je suis happée par l’histoire troublante de la personne devant moi qui me relate sa vie en enfer. Violence, agression sexuelle, toxicomanie, alcoolisme, prostitution, criminalité et maladie mentale; le parcours typique de ceux et celles qui en ont arraché dès leur enfance.

Une énorme gifle pour celle qui a été élevée dans la ouate. Il faut faire preuve de beaucoup d’empathie et d’ouverture d’esprit pour poser des questions difficiles aux criminels et aux survivants sans les condamner.

En revanche, le statut de victime ne suffit pas à justifier tous les déboires des écorchés de la société. Seuls, les plus résilients sortiront un jour la tête de l’eau en étant capables de demander de l’aide avant de se noyer.

Le besoin de s’enivrer

Depuis quatre ans, Chantal travaille au service à la clientèle d’une entreprise qui a accepté de lui donner sa chance. La femme  ronde au corps tatoué est brillante, débrouillarde et surtout résiliente. Au départ, je voulais la rencontrer pour discuter de son garçon Michael qui deviendra bientôt une femme – Alicia.

Je me sens coupable parce que j’ai abandonné Michael quand il avait un an », m’explique la mère de trois enfants au caractère fort.

Notre conversation prend alors une toute autre direction. Chantal est tombée enceinte à l’âge de 16 ans en sortant d’un centre d’accueil. L’adolescente a décidé de garder le bébé. Elle a aménagé chez son amoureux qui habitait avec son père, sa sœur et sa grand-mère jusqu’à ce qu’elle décide de quitter la famille Pichette.

« Quand tu pognes 18 ans, tu n’as plus envie d’être sérieuse. J’avais une bonne job et j’ai tout laissé en plan pour partir sur une solide dérape », me dit Chantal. Pendant deux ans, elle a sombré dans l’alcool, la marijuana et les drogues chimiques en laissant son enfant derrière elle.

« Je faisais tellement de buvard que je ne savais plus si ça me faisait encore de l’effet, m’avoue-t-elle. Je ne voulais pas que mon fils me voit dans cet état ». Michael a été élevé par son grand-père et sa « mamie ».

Descente aux enfers

À cette époque, Chantal a déménagé avec son amie prostituée. « Je me fendais le cul à aller travailler tous les maudits matins et ma coloc se faisait 500 piasses en trois heures. J’étais deux fois plus belle qu’elle, je me suis dit why not? ».

Appâtée par l’argent facile, la jeune femme aux piercings a joint une agence d’escortes. Un chauffeur conduisait les prostituées chez les clients durant la nuit au centre-ville de Montréal.

C’était non-stop! Je sortais d’une place et j’allais à l’autre sans prendre ma douche. Je traînais des baby white pis that’s it, me souligne Chantal. Je n’aurais jamais été capable de faire ça à jeun ».

La prostitution est un métier difficile et souvent dangereux. « T’en pognes des fois pis tu fais ayoye, qu’est-ce que je fais icitte. Ils sont tellement gelés que tu demandes , y vas-tu me tuer? » se souvient-elle. Elle n’aimait surtout pas coucher avec les hommes vieux.

Après neuf mois, Chantal a troqué le travail du sexe pour vendre du cannabis et pour faire de la fraude avec des membres d’un gang de rue. La toxicomane a continué à s’enfoncer jusqu’au jour elle n’a pas été payée pour avoir déposé un faux chèque de 5000$. Elle est partie en cavale après avoir vidé son compte de banque pour succomber à une ultime dérape.

« J’ai appelé un ami bien placé pour que les gars me laissent tranquille et j’ai quitté Montréal jusqu’au jour où j’ai plus été capable de payer mes bills, me dit Chantal. Ma mère a accepté de me reprendre si je ne consommais plus. »

Sur la corde raide

Je suis étourdie par le récit rock’n’roll de Chantal que j’ai simplifié ici après avoir hésité à publier son histoire pour la protéger. Et surtout, je m’explique mal comment un enfant abusé peut retourner dans les bras de sa maman qui l’a rejeté pour choisir son bourreau.

Dès l’âge de 8 ans, le beau-père de Chantal lui faisait des attouchements. Il y a eu pénétration complète répétée à 13 ans.

Il me battait. J’en vomissais et il fallait que je nettoie. Il voulait me vendre à ses amis pour que je fasse la pute », me confie-t-elle.

Déjà en mille morceaux, la petite fille a été blessée lorsque sa mère a rompu les liens. « Elle m’avait tellement manqué que j’ai fermé ma gueule et je me suis écrasée quand elle a voulu reprendre contact avec moi ». Aujourd’hui, Chantal a finalement coupé les ponts avec elle en alternant les périodes de sobriété et de rechutes.

À trente ans, Chantal a été diagnostiquée bipolaire. Elle a fait plusieurs thérapies, mais elle doit toujours combattre ses vieux démons.  « Il faut que j’apprenne à vivre avec mon passé. Mais plus que je consomme pour oublier, plus je me mets dans marde ». Lucide, elle tente de garder le cap pour ses enfants qu’elle protège désormais comme une vraie lionne; la bête rugissante à la crinière de feu est tatouée sur son épaule droite.

De retour de l’école, ses deux adolescents entrent en coup de vent. Jason et Kevin écoutent le récit de leurs mères sans broncher intrigués par ma présence. Quant à Michael, il n’est jamais revenu vivre avec sa mère. « C’est de ma faute. J’assume les conséquences.  Si je n’avais pas dérapé, y’aurait resté avec moi », croit-elle.

Michael alias Alicia a repris contact avec Chantal à l’âge de 16 ans alors qu’il entamait son processus pour devenir une femme. Alicia aura son opération d’ici deux mois à l’aube de ses 18 ans. Je publierai bientôt son histoire à elle.

* À noter que le nom de Chantal et de ses enfants ont été changés pour préserver son anonymat.

**Voici quelques ressources si vous avez besoin d’aide, ou si c’est le cas d’un ami ou une amie:
Alcooliques anonymes du Québec , SOS Violence conjugale, Maison des femmes et Tel-jeunes.
La ligne ressource pour les victimes d’agressions sexuelles au Québec est le 1 888 933-9007 ou
le 514 933-9007 pour la région de Montréal.

Auteure

J'adore raconter des histoires! Souvent comme journaliste, ici comme chroniqueuse.

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